Jusque dans les années 70, la doxa ultralibérale n’investissait que les sphères affairistes, ne concernait que de lointains mouvements de capitaux aux confins des coffres forts des banques via le grand casino boursier. Las cette vision naïve dont les citoyens pouvaient se permettre le luxe n’est plus possible. La crise de 2008 a révélé les menées délétères d’un système qui se trouve en capacité, à la moindre défaillance, d’engloutir la civilisation entière. L’adage « privatiser les profits, nationaliser les pertes » fait place à un « Bientôt ils privatiseront même l’air qu’on respire » d’autant plus angoissant qu’il est devenu plausible. Mais comment faisions-nous avant ?

Amnésie, vérité « adaptée », fake old stories, notre histoire récente (celle de nos parents, grands-parents) disparaît dans une brume très très artificielle...

« Trente Glorieuses ? A part les yéyés et la DS, non ça ne me dit rien. » Souvenirs, souvenirs... une vie avant les privatisations.


De toute l’histoire millénaire de notre pays, il n’y eut qu’une seule période où les leviers économiques, financiers et productifs ont entièrement dépendu de l’Etat et des citoyens. Cette période n’a duré que 30 petites années, de 1945 à 1975. Cette parenthèse historique, communément appelée les Trente Glorieuses, correspond exactement à la seule période où la Banque de France était une institution nationale, au sens d’entreprise publique.

Jusque-là, - malgré la Révolution et ensuite l’Empire - la Banque de France appartenait à des intérêts privés (les 200 familles) même si entre les deux guerres des représentants de l’Etat avaient été admis à la table de son conseil d’administration sous la pression politique du Front Populaire, en 1936. Jaurès, en 1892, avait échoué.

Concurremment c’est au sortir de la 2° guerre mondiale que des entreprises ont été massivement nationalisées ou créées sous l’égide de l’État par le Conseil National de la Résistance (CNR).

 

« Entre la menace du sous-développement économique et celle d’une trop forte émission de monnaie, j’ai toujours préféré le second péril. »

François Bloch-Lainé, Directeur du Trésor de 1947 à 1952

Le credo du CNR était de privilégier l’expansion économique et le plein emploi plutôt que de consacrer au dogme ultralibéral de Milton Freidman qui n’avait pour seul objet que de combattre l’inflation et assurer la bonne santé des marchés.

François Bloch-Lainé, Directeur du Trésor de 1947 à 1952, disait : « Entre la menace du sous-développement économique et celle d’une trop forte émission de monnaie, j’ai toujours préféré le second péril. »

Cette préférence s’explique d’autant mieux que l’inflation, due à une trop forte émission de monnaie, reste in fine contrôlable lorsque, comme à cette époque, l’Etat était en mesure de réguler la création monétaire. Rappelons aussi que, malgré la Révolution et la révolution industrielle, les français vivaient depuis des siècles dans une misère noire et sous un régime de classe insolent. Les frou-frous romantiques du 19ème ne cacheront jamais les haillons innombrables de Germinal et des Misérables.

Notons aussi que la lutte contre l’inflation joue le rôle d’épouvantail présentable pour légitimer la religion de « la main invisible des marchés » qui entend littéralement destituer l’État de toute ingérence dans l’économie, le reléguant au rôle unique et ingrat d’agent percepteur de l’impôt.

 

« il n’est pas question de calculs pragmatiques qui mèneraient à opter pour un système plutôt qu’à un autre … avec au bout une solution quasi mathématique. Il s’agit en fait d’un choix idéologique.

A qui voulons-nous confier notre destin ? »

Mais « la main invisible des marchés » a-t-elle une vision pour le pays et son peuple ?

Ici, il n’est pas seulement question de mesures techniques qui agenceraient l’organisation économique du pays, il n’est pas question de calculs pragmatiques qui mèneraient à opter pour un système plutôt qu’à un autre … avec au bout une solution quasi mathématique. Il s’agit en fait d’un choix idéologique.

A qui voulons-nous confier notre destin ?


Revenons à cet instant historique où la France s’était dotée des atouts que se sont depuis appropriés les intérêts privés.

Avec la Nationalisation de la Banque de France et donc de la création monétaire du Franc, l’État a nationalisé les 4 plus grandes banques du pays qui représentaient 50 % de l’épargne français : la Société Générale, le Crédit Lyonnais, le Comptoir National d’Escompte de Paris et la Banque Nationale pour le Commerce et l’Industrie. S’y sont ajoutés le Crédit National et la Caisse des Dépôts et Consignations.

Le Trésor public recueillait l’impôt et distribuait l’argent sur les projets de modernisation définis par le Commissariat au Plan.

 

« Peut-on imaginer aujourd’hui le gouvernement français capable de propulser un tel boum économique ? Non. Ce qui a permis de créer cette dynamique inconcevable aujourd’hui, c’est l’économie dirigée. »

Arrêtons-nous sur le terme « modernisation ».

- Les tenants de la version libérale de l’économie nous disent que les Trente Glorieuses ont fait florès parce que la France était à reconstruire (et parfois ajoutent qu’il nous faudrait une bonne guerre pour repartir). Mais dans les années 50, 60, il n’a pas s’agit uniquement de reconstruire mais aussi et surtout de moderniser le pays.

A cette époque, nos parents ont reconstruit certes le réseau d’eau, routier, ferroviaire et électrique, les gares, les grandes minoteries, des barrages hydroélectriques (et créaient la 1ère usine marémotrice sur la Rance 1966), les grands hôpitaux, mais ils ont surtout construit à partir de rien ou de pas grand-chose le réseau téléphonique, le réseau autoroutier, le périphérique parisien, les aéroports (Orly 1961, Blagnac 1953, ...), les grands terminaux portuaires (Dunkerque 1963, Fos-sur-Mer 1968, Saint-Nazaire 1969, Le Havre 1972), le Concorde 1967, les moteurs d’avion (SNECMA 1945), l’industrie digitale (Bull), électronique (Thomson 1966), électrique avec EDF N°1 mondial, le géant du nucléaire (Framatome 1958) avec son réseau de centrales nucléaires N°1 mondial (AlsThom), l’usine de retraitement de la Hague 1966, la métallurgie (Usinor 1948), la transformation de matériaux (Saint-Gobain), le transport ferroviaire (AlsThom), l’industrie de l’armement (GIAT industrie 1945), le regroupement des arsenaux – munitions, armes légères, chars, canons), la France est devenue une force maritime dotée de sous-marins lanceurs d’engins (Le Redoutable 1967, le Terrible 1973, le Foudroyant 1974, l’Indomptable 1976, Arsenal de Cherbourg), a lancé les constructions navales civiles (paquebot France 1961, Chantiers de l'Atlantique de St Nazaire 1964) et militaires (croiseurs, vedettes) et des programmes d’avions de combat (Mirage III), relancé et conforté le secteur automobile, la production agricole (IVème plan), modernisé les transports en commun (Métro, tramways, bus, ferries - nationalisation partielle de la marine marchande -, …), densifié l’éclairage urbain, conçu un maillage administratif dense (tous les bourgs, préfectures, sous-préfectures avaient leur poste, leur centre des impôts, leur tribunal, leur hôpital ou leurs dispensaires, des écoles dans chaque commune), subventionné l’Institut Pasteur, construit des universités, relancé le CNRS en 1958, créé et entretenu des conservatoires de musique, des théâtres, des opéras, les MJC, initié toute une industrie et un savoir-faire audiovisuel (ORTF 1964) avec la construction des émetteurs (TDF), des radios (Maison de la Radio 1963), des chaînes de télévisions (Cognacq-Jay), de production de programmes TV (SFP – Buttes-Chaumont 1974), de l’INA (archivage audiovisuel 1974…), de l’AFP (agence de presse, surpassant Reuter, la concurrente US), créé le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM 1959), organisé l’entretien des forêts (ONF 1966), sans oublier la politique du logement social avec l’édification des grands ensembles HLM partout dans les villes de France (1953-1977), l’édification de quartiers d’affaires (La Défense 1960), le déménagement des Halles à Rungis 1969 et la création du quartier des Halles 1979, création du RER 1977, et bien d’autres choses à décliner sur tout le territoire … le tout traversé par des constructions sociales uniques telle la Sécurité Sociale, la CAF, le Planning Familial, …

NB. : Le fait d’établir cette liste à la Prévert ne vaut pas caution inconditionnelle de toutes les décisions prises à l’époque (choix du tout nucléaire, industrie des armes, …) mais montre la puissance productive déployée alors.

NB. : Même si dans cette liste apparaissent certaines réalisations dont l’essor datait d’époques antérieures, elles étaient a minima entretenues et au moins ne périclitaient pas comme elles le font aujourd’hui.

Alors exit l’argument de la reconstruction florissante parce que post-apocalyptique.

Peut-on imaginer aujourd’hui le gouvernement français capable de propulser un tel boum économique ? Non. Ce qui a permis de créer cette dynamique inconcevable aujourd’hui, c’est l’économie dirigée.

Seul un Etat avec une vision ET maître de sa monnaie pouvait réaliser un tel tour de force.

NB. : Il s’agissait d’une économie semi-dirigée puisque le secteur privé s’y déployait sans entrave et même profitait des mannes du Trésor dès lors qu’il participait de l’effort national défini par le Plan.

 

- Les ultralibéraux désigneront sans doute à ce stade l’exemplaire Amérique comme le monument ultralibéral qui décrédibilisera toute velléité « pro dirigiste ».

D’abord les Etats-Unis sont loin d’être l’Eldorado qu’ils prétendent être (et que les ultralibéraux travestissent). Des foyers considérables de pauvreté s’y multiplient sans protection sociale, beaucoup de retraités se sont fait spoliés définitivement de leurs cotisations, les pollutions sont légions… les américains souffrent en grand nombre.

Ensuite rappelons que le Dollar depuis Bretton Wood en 1945 est la monnaie directrice de toutes les autres ce qui représente un avantage inouï.

Mais pour comparer les US avec la France des Trente Glorieuses, le même boum économique s’y déroulait à la même époque. Ores, bien que la chose soit dûment cachée, ce boum s’y déroulait sous l’égide d’un état tout aussi dirigiste. Rappelons que Roosevelt imposait les entreprises US à 80 %. Autant d’argent prélevé par le Trésor américain qui donnait à l’État US quasiment les mêmes prérogatives que celles qu’avait l’État français dans les années 50 et 60 face aux intérêts privés.

Et, petit détail, les Etats-Unis battaient et battent toujours leur propre monnaie.

Enfin, il faut reconnaître aux dirigeants américains, quel que soit le bien fondé de leurs objectifs, qu’ils ont toujours eu à cœur de porter une vision pour leur pays, une vision patriotique (même si le bien commun ne faisait pas vraiment partie de leur philosophie).

Las, il faut nous rendre à l’évidence : le bien commun, l’intérêt général, le patriotisme (au choix) ne sont plus, depuis longtemps, des préoccupations qui caractérisent nos dirigeants français.

Ainsi l’exemple américain ne peut être opposé à la France sous-économie-dirigée des Trente Glorieuses.

 

- L’autre argument brandit régulièrement en critique de la France d’Alors sont les dévaluations successives du Franc.

Et bien justement nous y voilà.

Nos héros du redressement français auraient donc trop joué de la planche à billet et l’inflation a mis à mal nos finances. On s’en souvient.

 

« Sans exportations suffisantes les richesses françaises ont tourné en vase clos et ont été asphyxiées par une inflation provoquée de l’extérieur. »

Continuons le jeu des comparaisons.

Les US, on l’a vu, possèdent (possédaient) l’arme ultime, l’étalon Dollar. Les Anglais, un sens inné pour jouer sur tous les tableaux avec une monnaie toujours surévaluée (£) sous perfusion US et son Commonwealth néocolonial. Le Canada était sous perfusion US avec un territoire immense et riche. L’Allemagne avait été choisie par les US comme Cheval de Troie en Europe et bénéficiait du Plan Marshall. L’Italie, l’Espagne, le Portugal se portaient encore moins bien que la France. Les pays baltes s’en sont toujours sortis grâce à leur civisme protestant et surtout à leur faible démographie ; et leur proximité avec l’URSS leur procurait un intérêt stratégique pour les US. Les pays arabes avaient leur assurance-richesse grâce aux hydrocarbures. La Chine était encore endormie. L’Amérique latine se débattait contre les assauts de l’impérialisme américain. Et l’URSS avec ses satellites faisait bande à part. Cuba était en prison.

Seuls les dragons asiatiques (Taïwan) et le Japon pointaient alors leurs industries spécialisées et sectorisées avec la bénédiction des US qui déjà recherchaient une main d’œuvre bon marché et des débouchés.

Seuls la France, l’Inde, la Turquie, l’Egypte, la Yougoslavie et quelques autres « non alignés » cherchaient à s’extraire de l’emprise impérialiste américaine. Et parmi eux, la France avait plutôt de bons résultats, les meilleurs même (peut-être aussi grâce à la peu reluisante France-Afrique).

 

Est-ce la planche à billet qui a enraillé le redressement français ?

Si les débouchés économiques avaient été au rendez-vous, il est permis d’en douter. Sans exportations suffisantes les richesses françaises ont tourné en vase clos et ont été asphyxiées par une inflation provoquée de l’extérieur.

Ce qu’on peut constater c’est que la France a subi à cette époque un boycott rampant organisé et relayé par tous ceux qui marchaient docilement dans le sillage américain. Tous les autres (les non alignés) ont dû baisser pavillon d’une façon ou d’une autre.

Répétons-le : un système économique est un choix idéologique. Le bien commun ou le profit à tout prix ? L’intérêt général ou celui d’une caste ? Le patriotisme ou le cynisme des marchés ? La solidarité ou la loi du plus fort ? Citoyens ou consommateurs ? L’indépendance ou la soumission ?

La France sous économie dirigée exhalait trop de relents collectivistes pour les ultralibéraux américains et anglo-saxons.

Voilà ce qui s’est joué en janvier 1973 lorsque la Banque de France, sous la signature d’un certain Valéry Giscard d’Estaing, suivi par le zèle de Mitterrand, renonça à battre monnaie au profit des banques privées. La fin d’un élan national. La fin des grands projets, la fin des entreprises nationales, la fin du rêve de fraternité français.

Voilà ce qui se joue encore et encore avec les privatisations, la vente à la découpe du patrimoine France, la réduction des efforts de nos parents, grands-parents et des générations qui nous ont fait naître.

Voilà, la guerre que nous avons perdue, contre des ennemis insatiables qui encore et encore vident de sa substance et de son énergie le peuple que nous étions, des ennemis qui, comme tous les vainqueurs, se partagent le butin. Avec la complicité zélée d’authentiques traîtres, menteurs et sans conscience.

 

Pour conclure, inversons le jeu de comparaison. Quelle société idéale, l’Ultralibéralisme Roi a donc fini par offrir aux populations ? (Encore faudrait-il que les populations en soient les destinataires).

Je laisserai les lecteurs répondre à cette question.

Jean-Charles Aknin

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